Leçon n° 2
Ce qui frappe chez le con au bureau

Si faire la liste des non-qualités du con au bureau est évidemment une gageure, disons, pour simplifier, que nous retrouvons chez le con au bureau un ego à la con, une ambition à la con, une amoralité à la con. Bref, tout un tas de petitesses et autres mesquineries à la con !

L’ego du con au bureau

Le moi je est, chez le con au bureau, une sorte de leitmotiv, son nickname, son pseudo, son autre lui. C’est le moteur de son existence : il s’aime donc il est. Si, comme le dit notre ami Cioran : « Dieu est, même s’il n’existe pas », le con, lui, non seulement il est, mais en plus il existe. Vous avez connu un succès, il vous en sort deux ; vous avez escaladé du 5 C, il vous sort, goguenard, qu’il préfère le 90 C.

Si votre voisin de bureau présente un tel profil, alors c’est dans la poche. Jackpot, vous le tenez, il est certifié conforme au bon con au bureau comme il est décrit dans ce manuel. Soyez tranquille ou catastrophé  – c’est selon votre capacité à faire face à l’ennemi  –, c’est bel et bien un con.

La problématique essentielle de son autoperception égocentrée est que le con moi je ne produit bien évidemment rien d’exceptionnel. Comment voudriez-vous qu’il fasse ? Si vous consentez à lui prêter un peu attention, vous constaterez qu’il a un charisme de potager qui le situe à mi-chemin entre l’endive et le navet, c’est dire s’il impressionne les betteraves. Quant à produire, inventer, innover, proposer, motiver, ce sont pour lui des adjectifs (le con n’aura pas reconnu des verbes) qu’il connaît pour les avoir entendus en séminaires. Je note au passage que le con revient d’ailleurs souvent de ces séminaires avec de nouveaux mots plein la bouche. C’est d’ailleurs un moment délicieusement amusant que de le voir s’essayer à les utiliser. Au début du XXIe siècle, le con de base a ainsi fait beaucoup de synergies, synergisant ici et là. Il a synergisé à qui mieux mieux, avant de repartir pour un nouveau séminaire, pour de nouveaux mots, pour de nouvelles et inédites conneries. Parmi les phrases rigolotes qu’il peut prononcer à son retour, j’ai noté pour le fun :

« Si on se pose sur ce trend, on se choppera le break even next month. Je coache grave le hub manager de notre spin-off. Et mon idée d’implémentation d’un full outsourcing de la supply-chain, c’était top pour le cash-flow. Il a fallu un petit coup de down-sizing, mais bon… Business is business ! »

Bref, au-delà de nous faire bien marrer par tant de clairvoyance, pour le reste, vous devez en être convaincu, tout ce qui fait sens est hors de sa portée. C’est cette incompréhension qui fait de lui un moi je assez vide. Tel le mulet de base, s’il fait le beau à ses heures, quand le moment du passage à l’action est venu, il se montre bien incapable de produire. Nullement traumatisé pourtant, l’étrange animal continue de se pavaner. Certains poètes anonymes en observant l’incroyable nature à l’œuvre ont su, avec délicatesse et justesse, traduire dans de douces rimes la situation du lapin que vous êtes face au corbeau perché si haut.

Le corbeau sur un arbre perché

Glandait à ne rien faire toute la journée.

Un lapin voyant le corbeau

L’interpelle et lui demande aussitôt :

Moi aussi, comme toi, puis-je m’asseoir

Et ne rien faire jusqu’au soir ?

Le corbeau lui répond de sa branche :

Bien sûr, ami à la queue blanche.

Je ne vois pas ce qui pourrait, mon beau,

De la sorte t’empêcher le repos.

Blanc lapin s’assoit par terre

Et sous l’arbre reste à ne rien faire.

Tant et si bien qu’un renard affamé,

Voyant le lapin somnoler,

S’approche en silence et en fait sa pitance.

Moralité :

Pour rester assis à ne rien branler,

Mieux vaut être très haut placé. 1

Plus sérieusement, il serait naturel de croire que cette impuissance qui, de prime abord, et pour quelqu’un de bon sens, apparaîtrait comme handicapante, voire comme un motif de licenciement sérieux, le tétanise. Pensez-vous ! Le con au bureau n’a peur de rien  – si ce n’est de lui-même, si ce n’est de son incompétence ; j’y reviendrai dans ce qui suit  –, ce qui explique au passage que beaucoup de héros sont en fait de fieffés cons (une petite pensée pour tous les héros morts), mais je m’éloigne du sujet. Pour pallier à cette faiblesse qui pourrait lui être fatale, le con au bureau excelle dans une spécialité compensatrice : le vol régulier et crapuleux du travail et des idées d’autrui. Le con au bureau fait dans la récupération et le recyclage de votre travail. Concentré sur vos succès présents ou à venir, il guette le moment opportun pour vous retirer un dossier et en recevoir toute la gloire. Et, comme il sait prendre le meilleur pour lui seul, il excelle dans l’art de déléguer ses échecs  – avec le même soin qu’il met à s’approprier vos réussites. Si le très honorable M. Poubelle a inventé la bien nommée poubelle, le con, lui, a beaucoup fait pour le tri sélectif. C’est ainsi qu’il a pu redonner ses lettres de noblesse à un poncif du management de haut vol :

C’est celui qui dit qui y est !

En cas de vol caractérisé et d’usurpation ignominieuse, rien ne vaut une petite mise au point, une phrase bien sentie lancée à bon escient avec la naïveté angélique d’un premier communiant, en privilégiant naturellement la présence de témoins : « Vous savez, ça ne me gêne pas que mon nom ne figure pas sur mon travail, mais au cas où les destinataires souhaiteraient comprendre la logique de la démarche, vous devriez apposer mon nom en contact. Sauf erreur de ma part, il me semble que tel n’est pas le cas. » Ainsi pensez-vous pour vous-même : « Comme ça, vous aurez l’air moins con si on vous pose une question » – mais ça, évidemment, vous ne lui dites pas.

Tout cela ne mange pas de pain, mais, croyez-moi sur parole, voilà de quoi bien le contrarier. Quant à endosser la paternité de tous ses plantages, il est bon de lui faire savoir, avec la même retenue et fermeté à la fois, que vous n’êtes pas horticulteur.

L’ambition

Le con au bureau est ambitieux, c’est-à-dire, pour être tout à fait précis, qu’il a surtout de grandes ambitions pour lui-même. Comme nous avons vu qu’il s’aime avec une fougue soutenue  – sans nécessairement loucher ni être déficient visuel, le con au bureau est incapable de se regarder en face ; j’en profite pour souligner ici que le con au bureau peut très bien avoir un faciès convenable ; aussi l’appellation « tête de con », qui viserait à faire croire qu’un con au bureau est physiquement reconnaissable, me semble-t-elle exagérée  –, le con au bureau ne maîtrise pas ses limites, qui, pourtant, vous sautent aux yeux… Certains, d’ailleurs, ne prétendent-ils pas que même son miroir le lui répète : « Oui, maître, nul doute possible, même de dos, c’est bien vous le plus con » ? Remarquez, comme quoi rien n’est jamais sûr, ce sont ces mêmes sources qui, dans le même temps, affirment que le con au bureau ne croit ni dans les autres ni dans sa propre image.

La vérité, comme souvent, doit se situer dans un entre-deux. Si le con au bureau ne se voit pas, en revanche, il s’y voit déjà. Il s’imagine, il se projette, il s’envisage, il se rêve. Bon d’accord, surtout, il vous emmerde, mais là n’est pas mon propos.

Concentré sur lui-même dès potron-minet, il s’anticipe, persuadé qu’il est d’avoir un destin à la hauteur de son titre déjà grandement usurpé. Directeur, responsable, chef de service, ou encore manager sont, pour le con au bureau, des titres intermédiaires hautement insuffisants. Non content, il se voit plus loin encore, il se voit au sommet de la hiérarchie, ce qui, vous le savez (et il doit le pressentir), le rendrait encore beaucoup plus proche du nirvana de la connerie. Comme parfois personne au-dessus de lui ne semble inquiet de son état, voire même cautionne sa grotesque incompétence en encourageant ses travers  – on s’amuse comme on peut  –, il continue à être persuadé que flicage, sournoiserie, disqualification, rudoiement, propagation de rumeurs dégueulasses, établissement de dossiers bidonnés, menaces et harcèlements divers sont les clés de la productivité et donc de son succès à venir. Aussi n’avez-vous guère d’autres choix que de vous retrouver, tel Mulder, plongé dans un « X-Files » en vrai avec, sous les yeux, votre crapaud géant qui grandit, enfle, menace d’exploser toute l’entreprise, et tout cela dans l’indifférence, l’inconscience générale avec, comme toujours, une Scully injoignable.

Entre nous, qu’un crapaud géant grossisse dans une entreprise est une chose, que personne excepté vous ne le voie est effectivement très mulderien et perturbant, mais que toute l’activité de l’entreprise soit concentrée et dédiée au service de la carrière désastreuse du batracien ne peut que vous laisser sans voix. Heureusement, et vous la pressentez à défaut de la connaître, la vérité est ailleurs : au final, et c’est ce qui se passe dans ce type de situation, tout le monde finit par se barrer à la recherche d’une vérité nouvelle, loin du crapaud aux bouffées mégalo-maniaques, des nénuphars et des têtards périphériques en charge de faire la claque à cette vraie tête à… claques.

Parce que le con qui progresse dans l’institution est un danger, pour vous, pour les autres, pour les organisations et donc, à terme, pour la nation, il est impératif de lutter avec détermination contre les cons au bureau. C’est même un devoir, un acte citoyen !

L’amoralité

Se risquer sur le terrain de la morale avec un con revient à peu près à parler banquise et fonte des glaciers à un Touareg. Ça le distrait ! Au mieux, il vous toisera (par en dessous s’il est plus petit et par en dessus s’il est plus grand) pour vous dire qu’il a toujours le moral. Mais, s’il a le moral, la moralité, en revanche, lui est complètement étrangère. Elle n’a pour lui ni passeport, ni visa, ni carte de séjour. Persona non grata, la moralité pour le con au bureau n’a même aucun visage. Conclusion des courses, si le con au bureau n’a pas de morale, en revanche, il a le moral pour lui.

Tout est dit ! Si le con a du talent, c’est bien celui de n’avoir que faire du respect et des conventions, à croire qu’il n’a pas été élevé, ou que ses parents, excepté le nourrir, n’ont pas pu grand-chose  – à moins, comme nous le verrons, que la connerie ne se fonde sur un truc mal vécu au départ ; plus vraisemblablement d’ailleurs avec le père qu’avec la mère, mais, là encore, j’y reviendrai (pour être tout à fait précis, ce sera alors dans la leçon n° 7). C’est la raison pour laquelle le con au bureau s’est comme fait une spécialité de maintenir son entourage de travail dans un état de constante stupeur.

Parce que trop c’est trop, parce que c’est mathématique et que, passé un certain temps, il est évident qu’une énième saloperie va réussir à ruiner en vous deux mille ans de civilisation auxquels s’ajoutent les quelques années de votre éducation  – et comme ce qui n’est jamais trop tôt n’est jamais trop tard non plus  –, je gage que vous vous autorisiez, arrivé au presque bout du rouleau, à être (enfin) aussi grossier que lui. Quitte alors à lui assener, lorsque la coupe sera pleine, un « Vous êtes un fieffé con », expression certes éloignée de votre sémantique élaborée et usuelle, mais qui, j’en suis sûr, présente l’avantage d’être immédiatement et pleinement saisie par votre cible.

Petitesses et autres mesquineries

Le con au bureau, quelle que soit sa taille, est petit ! Dans l’organisation, n’ayant pas grand-chose à faire, hors (comme je l’ai souligné) récupérer ici et là et à son compte le travail d’autrui et faire chier son entourage par ses coutumières turpitudes, il est utile (mais vous l’apprend-on vraiment ?) que vous sachiez que, pendant que vous avez la tête dans le seau, pendant que vous en soupez des projets que vous devez mener de front, pendant que vos rendez-vous se succèdent, que vous vous débattez courageusement dans votre quotidien pour trouver des solutions, lui, n’ayant pas grand-chose à faire, mijote des coups de pute. Cela génère ainsi dans l’entreprise un bel équilibre : Vous cherchez des solutions, et lui, il crée les problèmes.

N’ayant pas inventé la roue, il semble s’être rattrapé en inventant les bâtons. Facétieux infatigable, il n’a de cesse que de vous en faire profiter en vous faisant perdre du temps pour, ensuite, tenter d’apparaître comme le sauveur. Pourtant, ne vous y fiez pas. Comme le disait notre ami et néanmoins confrère Einstein :

Ce n’est pas avec ceux qui ont créé les problèmes qu’il faut espérer les résoudre.

Dans ce même esprit, vous noterez que le con au bureau  – soucieux qu’il est de vous préparer des rentrées en fanfare  – marque une affection particulière pour vos périodes de congés lorsqu’il veut mener à bien ses médiocres méfaits. Vos vacances sont pour lui l’occasion rêvée de fouiner dans votre travail et de le désorganiser, de prendre des décisions absurdes qui vous mettent en difficulté, de vous envoyer e-mail sur e-mail à caractère urgent, de confier votre travail à autrui, de vous « forwarder » des trucs parfaitement inutiles pour avis. Étant entendu que votre avis le préoccupe à peu près autant que la saison de reproduction de l’huître. Ce qui me fait penser que si le con n’était pas si con, ce serait un sacré petit farceur. Ce boute-en-train raté, comme on a connu des peintres ratés, est aussi très actif les jours de pont. Ce sont même en quelque sorte ses jours fétiches. Et ce, à un tel point que l’on peut dire, sans mauvais jeu de mots (enfin, si), que les jours de pont le con est sur le pont. Il en profite alors pour faire des balades agréables dans les bureaux désertés, fouiller ici et là, noter qui n’est pas là, en ricanant mauvaisement puisque lui est bien présent (et le fera savoir), persuadé qu’il est de travailler, tout à sa jubilation de faire chemin faisant ses petites crapuleries. Ne pouvant grandir de lui-même, sa survie est dans l’abaissement, CQFD !

Pas de panique cependant, vous n’y pouvez rien. C’est comme cela. C’est atavique. Comme le dit le proverbe concocté pour l’occasion :

Grand ou petit, si le con au bureau rabaisse, c’est pour paraître à la hauteur.